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17 janvier 2013

Le courrier de l’Architecte : Regard sur la ville à venir, une ville éprise de vitesse

Publié par Eric RAIMONDEAU dans Projet urbain
Le courrier de l'Architecte : Regard sur la ville à venir, une ville éprise de vitesse dans Projet urbain 01(@Giam)_B

Mégapoles à tout berzingue ? Les évolutions certes et à vitesse grand V : l’éclatement des banlieues, la ville à la campagne et la dispersion de l’urbanité. En marge, l’essor de l’isolement et la propension d’une société au communautarisme. Reste les centres-villes, désormais lieux de passage mais aussi de flânerie. Aux lenteurs d’une pratique, la redécouverte d’un espace ? Analyse et réponses d’Alain Sarfati.  

Urbanisme et aménagement du territoire | France | Alain Sarfati

La logique de la ville européenne se heurte à celle de la ville américaine. D’où la difficulté à trouver une réponse convenable.

Le grand chantier de construction urbaine passe aujourd’hui par la création de communautés d’agglomérations. Remplira-t-il le rôle qu’un pays moderne est en droit d’en attendre ? A l’heure des projets urbains, du développement durable ou du Grand Paris, il y a un enjeu de ville dont on n’entend parler qu’épisodiquement : celui des quartiers qui se mettent en sécession, des quartiers qui se vivent comme «délaissés».

L’enjeu concerne les trente six mille communes françaises (les 202 communautés d’agglomérations existantes).

Après leur avoir donné une réalité administrative, il va falloir donner un minimum de substance, de crédibilité au concept «communautaire» pour qu’il puisse être vécu collectivement comme un support de vie, pour que l’ensemble de la population se sente concernée au-delà des limites communales, à travers des bâtiments, des équipements, des espaces… Un bien commun contemporain à partager et des symboles qui «rassemblent». L’architecture et l’urbanisme doivent être rapidement convoqués pour apporter les réponses les plus justes.

Nous savons déjà qu’il n’y aura pas de réponse unique, pas de système, pas de modèle, il ne faudra donc pas retomber dans les errements des années 50. Il faut accepter, en chaque lieu, de considérer la spécificité de chaque situation afin d’être en mesure d’apporter une réponse adéquate pour qu’une nouvelle modernité urbaine soit, toute entière, impliquée dans cette démarche.

Tout le monde peut reconnaître le centre d’une ville ou celui d’un village mais il est difficile de définir le centre d’une communauté d’agglomérations, de le reconnaître comme espace support d’une entité autre qu’administrative. Pourtant, si nous souhaitons aller au-delà de la seule dimension politique pour construire une communauté de populations riche de ses différences, il faut que l’appartenance à un ensemble spatialisé soit le remède à l’isolement.

02(@futureatlas)_B.jpgLe monde politique évolue avec la prise en considération des changements produits par les moyens de déplacements individuels ou collectifs. La conséquence de cette évolution est l’élargissement des limites administratives pour constituer une entité conforme au monde moderne. Cette transformation se fait sans toucher à l’échelle de la commune, échelle de proximité entre la population et les élus. Cette territorialisation va dans le sens du regroupement. Parallèlement, nous assistons, en ce qui concerne la population, au phénomène inverse : le développement du communautarisme, véritable repli culturel, qui confine à l’isolement, à la fermeture.

Certains quartiers sont devenus de véritables bastions. Ce délitement du lien social a de nombreuses origines ; il faudra apporter des réponses satisfaisantes bien qu’il soit complexe.

L’essentiel de la réponse est dans la recherche de liens physiques forts et clairs. Il faut que l’investissement public crée un lien avec le centre et qu’il ait un «effet de rente» perceptible, visible et durable. (p.e. : l’arrêt bus ou tramway. Ce que le tramway apporte comme réponse symbolique est aussi important que la dimension fonctionnelle). Toutes les actions entreprises à ce jour – et ce depuis cinquante ans – n’ont pas réussi à endiguer la dégradation de cette situation péri-urbaine.

La réflexion sur l’espace de centralité communautaire est une réponse de nature à constituer un cadre, lieu d’expression culturel pluriel dont nous percevons l’attente dans l’imaginaire collectif. A ce titre, le cas de la communauté d’agglomération d’Arras peut être exemplaire. La ville-centre peut s’enorgueillir d’un des plus beaux ensembles de places ordonnancées : le centre-ville est incontestable. Occupées jusque là, alternativement par un parking et par une fête foraine, ces deux activités dévalorisaient la perception du centre historique.

03(@SAREA)_S.jpgL’opportunité de créer un parc autour de la rivière – la Scarpe, qui traverse l’ensemble urbain – permet d’envisager un espace support d’activités diverses autour d’une esplanade. Cette dernière reçoit, d’une part, la fête foraine, au coeur d’un jardin d’eau largement ouvert au public et, d’autre part, un ensemble sportif complété d’un bassin d’aviron, une maison de l’eau, un bowling, des restaurants, le musée Cité Nature et le centre aqua-ludique Aquarena. Pour le moment, ce projet, dont la première phase se termine, apparaît d’ores et déjà comme le complément contemporain de l’ensemble historique. Voilà peut-être le premier jalon d’une réflexion sur les nouveaux espaces de centralité.

Le projet de la communauté urbaine d’Arras relève d’une série d’observations : il y a quarante ans, la ville se vidait le week-end, pour aller à la campagne ; aujourd’hui, le centre-ville est pris d’assaut par les habitants venus de l’extérieur. Le besoin de ville s’est-il substitué au besoin de nature ? Ou, tout simplement la ville historique joue-t-elle aujourd’hui le même rôle que la campagne dans sa dimension compensatoire ?

Dans ce cas, le changement de tendance dans la fréquentation des centres-villes correspondrait aux bouleversements produits par les effets de la vitesse sur les centres et la périphérie : dans un premier temps, une dispersion de l’habitat est à noter, avec la création de centres commerciaux périphériques ; ainsi se sont constitués des phénomènes d’éclatement. Dans un second temps, la lenteur prend possession du centre, rejette la vitesse de la circulation (à laquelle se substitue celle de la consommation rapide) à la périphérie et produit à nouveau un effet discriminant que seule la présence d’une centralité forte pourrait réduire.

L’effet de la vitesse sur la périphérie aura eu pour conséquence le ralentissement des déplacements dans le centre et, paradoxalement, une attente de nature en remplacement de la vitesse au coeur de la ville.

04(@Medhi).jpgLe ‘centre’ change de nature

Si d’aucuns partagent ce nouvel intérêt pour les centres urbains et que nous regardons de plus près le projet de communauté d’agglomérations, nous ne pouvons constater que, non seulement nous sommes devant un phénomène d’inversion du centre, mais que celui-ci s’est vidé de sa substance au profit des centres périphériques, essentiellement commerciaux. Le constat s’aggrave alors que la notion de centre a été largement galvaudée : centre culturel, centre d’affaires, centre de loisirs, centre médical, centre sportif…

Il n’y a plus de «centre». Le centre historique, ravalé, réaménagé, «ralenti», trop exigu, ne peut pas jouer pleinement le rôle que nous lui assignons et répondre à une véritable attente collective. Lieu uniquement de passage, il ne peut pas être le support d’importantes pratiques collectives qui produisent des nuisances insupportables pour les habitants.

Cet éclatement du centre en une multitude de fonctions est à rapprocher du repliement communautaire auquel nous assistons. De fait, à la volonté de constituer des communautés d’agglomérations, doit être associée la volonté de doter ces territoires d’un centre qui soit en rapport avec l’importance de la population. Ce centre, par sa superficie, sa taille, la pluralité de ses équipements privés ou publics, doit devenir un espace de centralité.

C’est à travers cet espace que doit pouvoir s’exprimer la volonté de la collectivité de construire une véritable unité symbolique. Il s’agit de penser et de concevoir un espace dont la forme et les fonctions sont éminemment contingentes du lieu, de l’histoire, des activités… des forces vives, des associations.

Ainsi, au delà de l’espace, les événements qui s’y déroulent peuvent prendre appui sur les spécificités locales et sont à la mesure des attentes collectives. Ici, l’attraction du lieu fait sortir de leur endormissement, de leur repliement, les quartiers défavorisés en ritualisant les rencontres, les manifestations, les marques d’attentions à leur égard.

05(@jlastras).jpgHistoriquement, la ville romaine, en créant son théâtre au centre de la cité, avait l’ambition de regrouper, en un même lieu, la totalité de la population. Aujourd’hui, au lieu de regrouper, la télévision – et avec elle le net – l’éclate et l’isole de plus en plus. A la mono-fonctionnalité des centres «éclatés», nous devons substituer un nouvel espace pensé dont le topique serait le «vivre ensemble» dans une réelle diversité architecturale qui offre une réponse à la diversité des attentes, à travers une co-visibilité culturelle, au coeur de l’agglomération.

Monsieur de Monville, avec son ‘Désert de Retz’ et ses dix-sept fabriques, avait peut-être l’intuition et l’idée de rendre exemplaire un ensemble qui mêle architecture, nature et diversité culturelle. Une utopie qui était proposée, loin de la ville, au coeur d’un parc et qui, aujourd’hui, pourrait être un parc au coeur de la ville. A l’instar du Tivoli de Copenhague.

Les événements et les activités s’y regroupent et sont en concurrence, à l’instar des grandes manifestations urbaines que sont le Palio de Sienne, le Carnaval de Rio et autres grands marathons urbains. L’important n’est plus de gagner mais d’y participer. Il faut créer des espaces ouverts, mettre au coeur du centre, du bien commun, de la présence de la collectivité, afin de créer des esplanades, des prairies, terres pleins, tertres, plateaux, véritables plateformes susceptibles d’accueillir le plus grand nombre.

Il faut par ailleurs inventer et programmer des manifestations à partir des individualités et des forces locales existantes. Les équipements d’accompagnement, aujourd’hui dispersés, doivent se retrouver autour de ce jardin, de ce vide central, nouvel espace communautaire dont la vocation est clairement de construire l’identité d’une communauté, elle-même riche de sa diversité. C’est un attracteur urbain qui va avoir un effet centripète là où traditionnellement la ville est centrifuge.

06(@akiwitz)_S.jpgL’étape suivante est dans la représentation de cette centralité plus complexe. Le centre historique doit être relié au centre contemporain. Le centre commercial, au lieu de se parer de quelques pauvres oripeaux de façon désespérée, doit s’inscrire dans un schéma structurant. Il appartient à la collectivité de produire cette image forte, celle d’un centre qui quitte sa forme trop vite polycentrique pour devenir polymorphe.

La question du temps, celle du développement durable, est une question sur la ville : quelle ville voulons-nous ? Il n’y a plus de projet qui ne soit un «projet urbain»…

Ville durable, architecture durable, le temps n’est plus à l’éphémère, au consommable, au jetable, mais sommes-nous bien sûrs de ce que nous projetons ? Une ville et une architecture faites pour durer ? La réponse est dans notre capacité à produire un centre qui mette en rapport l’ensemble des éléments qui le constituent et qui permette que ce «paysage» soit reconnu et accepté par tous.

C’est véritablement une nouvelle attitude, un regard sur l’architecture, sur la ville, le territoire qui prend en compte concrètement les rapports : ville, vitesse, nature, orientation, paysage, temps. Une démarche dans toutes ses dimensions.

Après le sujet des «entrées de ville», qui était de même nature – et qui s’est heurté à de nombreux obstacles territoriaux – gageons que le grand projet public / privé deviendra celui des nouveaux centres capables de polariser les énergies autour d’un jardin, d’un parc ou d’un axe majeur. La réussite d’un tel projet est contingente de la capacité à mobiliser les énergies et les moyens, aussi faibles soient-ils (culture, éducation, économie, environnement…) pour que l’attraction soit sans faille.

Un vrai projet urbain, pour chaque communauté d’agglomérations.

Le dix-neuvième siècle a eu ses places et ses embellissements urbains ; le vingtième siècle a vécu l’éclatement, la dispersion ; le vingt-et-unième siècle pourrait être celui d’une vraie renaissance de la ville.

Alain Sarfati
Janvier 2013 

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